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Page du quotidien l'Humanité du 26 février 1998, signée d'Yves Moreau. Cet article est à mon (humble) avis très bon. Il contraste avec ceux de la presse sénégalaise et même internationale pour qui les Indépendantistes ne sont que des rebelles sans revendications. Le particularisme casamançais existe. Tout est différent entre Dakar et Ziguinchor. De toute évidence c'est une des plus grandes erreurs du découpage colonial. La Casamance est une enclave située entre la Gambie et la Guinée-Bissau et sa situation dans l'Ancien Empire du Gabù aurait dû lui donner aux indépendances une identité propre. Voir aussi la page sur les évènements de Casamance.

A Kabrousse, l'école est occupée
par les militaires

Qu'elle est belle, la Casamance, et qu'il y ferait bon vivre si elle n'était marquée par un sous-développement catastrophique et par les séquelles de plus d'un siècle d'oppression et d'exploitation coloniale. Et, surtout, si ce pays n'était pas actuellement en proie à une véritable guerre, trop ignorée en France, et qui depuis quinze ans s'est tragiquement soldée par des milliers de morts. Combats cruels, impitoyables, qui des deux côtés sont menés selon le principe : ne pas s'embarrasser de prisonniers, mais tuer, abattre sans merci. Villages incendiés, 'suspects' torturés par l'armée sénégalaise, ainsi que l'a établi une enquête d'Amnesty International. Mutilations, massacres.

Nous n'avons pu circuler qu'à l'intérieur d'une sorte d'enclave, au cap Skirring et à ses abords immédiats, qui sont aujourd'hui tenus par l'armée sénégalaise. A peu près tout le reste de la Casamance est zone interdite par des barrages militaires au-delà desquels les troupes du gouvernement de Dakar tentent, jusqu'ici sans succès décisif, de réduire les maquis.

Quotidiennement, la presse du Sénégal se fait l'écho des accrochages, dont les derniers ont affecté la localité de Marsassoum, la route Bigogna-Diarouné, Oulampane, Bignoga et Thionk-Essyl. Avec ses forêts de flamboyants et de cocotiers, de baobabs et de manguiers, de ficus et de tamariniers, avec la multitude de bras morts du fleuve Casamance qui forment tout un dédale de marigots, d'îles et de presqu'îles, le terrain est propice à la guérilla. Des mines antipersonnel y ont été répandues, probablement par les belligérants des deux bords. Elles ont causé maintes victimes. La capitale casamançaise, Ziguinchor, elle-même n'est pas sûre. Périodiquement, la presse de Dakar y signale des 'actes de terrorisme' et stigmatise les quartiers qu'elle dit 'infestés de bandits'.

C'est d'ailleurs à Ziguinchor précisément que, en 1982, la répression brutale d'une manifestation a mis le feu aux poudres et incité des Diola (1) à prendre le maquis. Toutes les conditions fondamentales avaient d'ailleurs été réunies pour le déclenchement d'un conflit armé.


La 'Jeanne d'Arc de la Casamance'


Habitués à vivre sans autorité centralisée, sans mécanismes administratifs constitués, les Diola avaient autrefois lutté avec acharnement contre la colonisation française. Une femme, Aliin Sitoé Diata, avait incarné cette puissante résistance. Appréhendée en 1943, elle a disparu dans des conditions qui, aujourd'hui encore, demeurent inconnues. Mais son souvenir reste vivace dans une population qui voit en elle la 'Jeanne d'Arc de la Casamance'.

J'ai pu me rendre à Kabrousse, le village où Aliin Sitoé est née, vers 1920. Il y a là-bas, m'avait-on dit, une école, ce qui n'est pas si fréquent en Casamance où l'analphabétisme est le lot de la très grande majorité. J'espérais rencontrer l'instituteur de Kabrousse. J'ai vu l'école, un modeste bâtiment, mais construit en dur - pierres et béton - et contrastant avec les pauvres maisons du village, qui sont en torchis et dressent, çà et là, leurs toits pointus recouverts de chaume en paille de riz. L'école était donc bien là: je l'ai trouvée, non pas pleine d'élèves, mais réquisitionnée et occupée par l'armée sénégalaise. Tout autour des soldats s'affairaient à creuser des tranchées, à aménager des positions de tir: tout un système de défense.

Le particularisme casamançais est bien réel et revêt de multiples formes: ethniques, linguistiques et culturelles, religieuses; géographiques aussi: la Casamance est coupée du reste de l'Etat sénégalais par la Gambie. Elle se situe à l'intersection de deux ensembles: au nord, la zone sahélo-soudanaise, et, au sud, l'espace guinéen.

En 1960, après la reconnaissance par la France de l'indépendance du Sénégal, les Casamançais ont été heurtés par l'arrivée de préfets, de policiers et d'autres fonctionnaires nommés par Dakar, parmi lesquels il n'y avait aucun Diola, mais dont la plupart étaient Wolof. D'autres gens du nord ont été poussés par la sécheresse à immigrer en Casamance. D'où, chez les Diola, l'impression d'être de nouveau colonisés, de voir leurs richesses accaparées par d'autres, le sentiment de devenir des exclus sur leur propre terre.

Le premier président sénégalais, Léopold Senghor, s'était bien engagé à défendre les intérêts casamançais. C'était probablement plus facile à promettre qu'à réaliser. En fait, la Casamance a bien des motifs de mécontentement. Ainsi la mortalité infantile, en dépit de plusieurs campagnes de vaccination, y demeure pire que dans le reste du Sénégal: elle est une fois et demie plus élevée que dans l'ouest du pays. Plus d'un dixième des enfants meurent avant l'âge de cinq ans, de tétanos, de diarrhées, de pneumopathies, du paludisme ou de la rougeole.

Comment les Diola ne s'insurgeraient-ils pas contre la situation qui est la leur ? Un Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), dirigé par un prêtre catholique, l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, a pris la tête de la rébellion et réclame l'indépendance. Il semble que le MFDC compte en son sein des éléments de tendances fort diverses, plus ou moins résolus, plus ou moins enclins à un compromis. Assez souvent, des divergences s'expriment aussi entre les Diola qui combattent sur la rive droite du fleuve Casamance (front nord) et ceux qui luttent sur la rive gauche (front sud).


Appel à la cessation des tueries


Ces dernières semaines, de faibles lueurs d'espoir d'un arrêt des hostilités sont apparues. Elles ont été suscitées le 13 janvier par une déclaration de l'abbé Diamacoune appelant à la cessation des tueries. A Dakar, le gouvernement n'a pu faire moins que de 'saluer' cette déclaration et de se dire, le 22 janvier, favorable à 'un épilogue, le plus rapidement possible, en dehors de la solution violente'. Mais une première réaction, du 17 janvier, celle du Bureau politique du Parti socialiste qui est au pouvoir au Sénégal, avait été plutôt décourageante. Elle posait en effet, comme condition préalable à l'ouverture de discussions, que le MFDC 'renonce définitivement à l'indépendance de la Casamance et proclame son adhésion à l'intégrité territoriale du Sénégal'. Cela équivalait à exiger qu'avant tout le MFDC se renie lui-même, et perde ainsi la face.

Il faut d'autre part se souvenir qu'à plusieurs reprises déjà, notamment en mars 1991 et en juillet 1993, des accords de cessez-le-feu, bien qu'ayant été signés, sont restés lettre morte.

Si les armes ne se taisent pas, non seulement la tragédie casamançaise meurtrira plus cruellement encore le peuple diola, mais elle peut aussi avoir de sérieuses implications internationales.

Le gouvernement de la Gambie propose sa médiation. Celui de Washington aimerait faire de même. C'est le sens d'un document publié à la fin de l'année dernière par l'ambassade américaine à Dakar. Les Etats-Unis ne tenteront-ils pas, comme ils l'ont fait ailleurs en Afrique, de prendre en marche un train qui irait à l'encontre des positions françaises?

La poursuite du conflit risque, en outre, d'envenimer les relations entre le Sénégal et la Guinée-Bissau, qui a souvent été accusée à Dakar d'être la principale base arrière du MFDC. La découverte, il y a une vingtaine d'années, d'un gisement pétrolier sous-marin au large des confins sénégalo-guinéens alimente d'autre part, entre Dakar et Bissau, des rêves contradictoires; elle attise dans le monde entier les convoitises de bien des compagnies pétrolières.

Quant à la position de la France officielle à l'égard du conflit, il ne semble pas que l'on ait tiré, à Paris, toutes les leçons des échecs qui ont préparé le terrain à l'éclatement et à la poursuite des hostilités. Des échecs auxquels Dakar devrait peut-être essayer de remédier en appliquant, de façon urgente, des mesures concrètes, politiques, économiques et sociales, propres à donner enfin à la Casamance, avec une certaine marge d'autonomie, les moyens indispensables pour sortir de son profond sous-développement.

YVES MOREAU

(1) Diola: ethnie prédominante de la Casamance. Parmi les autres ethnies sénégalaises figurent notamment les Wolof, les Sérère, les Lébou, les Peul, les Toucouleur, les Soninké, les Manding et les Floup.


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