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La Reine des Sorciers

Seydi Sow

Editions FASAL, 1998 

CHANTS D'OMBRE1

Comme tout Malinké, quand la vie s'échappa de ses restes, son ombre se releva, graillonna, s'habilla et partit par le long chemin pour le lointain pays malinké (…) Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances, 1970.

© Corinne Deriot 
Nice (France), septembre 2000

 

La Reine des Sorciers, publié en 1998 aux éditions Fasal2, grand prix du président de la république pour les lettres en novembre 1998, est le deuxième roman de Seydi Sow.

Son premier ouvrage, Jusqu'au bout de l'espoir, avait été publié par les éditions Xamal de Saint-Louis (Sénégal) en 1997.

La Reine des Sorciers se situe dans le monde mystérieux des génies et autres êtres de l'au-delà.

Deux adolescents vivant dans un village du Sénégal constatent la perte de leur ombre. Le marabout consulté décide d'aller combattre la Reine des Sorciers - qui voulait gouverner le monde - pour que les ombres volées soient libérées. Nous sommes dans la classique thématique de l'opposition entre le bien et le mal. Tout naturellement, le bien triomphe. Les ombres volées sont restituées à leurs propriétaires. Voilà l'intrigue du roman.

Le lecteur de la Reine des Sorciers aura sans doute envie d'aller au coeur de l'histoire. Mais il faut arriver à la seconde moitié du roman pour y entrer, ce qui nous semble un peu tardif … Par ailleurs, le suspens par lequel l'auteur veut tenir en haleine le lecteur tombe ironiquement à l'eau. Page 68, alors que, durant plus de deux chapitres, nous n'avons fait que constater les phénomènes mystérieux dont sont l'objet les deux enfants sans savoir de quoi il s'agit exactement, il écrit, en fin de chapitre 3, et en lettres capitales :"Thiebdo n'avait qu'une question (…) pourquoi (…) seule sa silhouette n'avait plus d'ombre." L'auteur pose cette phrase comme une révélation alors que la lecture des dix lignes précédentes l'a déjà fait comprendre au lecteur ! Adieu donc l'effet de surprise. En revanche, l'épilogue devient exaltant et indique que l'auteur a prévu une suite à son histoire. L'éditeur, en quatrième de couverture, parle en effet de ce roman comme "le premier volet d'une véritable saga africaine". Nous saurons, à la sortie du deuxième volet, si le terme saga convient aussi bien qu'il peut convenir aux trois tomes de Maryse Conde, Ségou, qualifié en 1984 de "grande saga africaine jamais écrite jusqu'ici". Mais Seydi Sow est un "jeune" auteur et nous lui avons souhaité bonne chance.

universalité d'un mythe

La perte de l'ombre est un thème que l'on retrouve dans la littérature comme dans la mythologie. Il s'agit d'un mythe universel.

L'ombre de Peter
Peter Pan aussi a perdu son ombre au chapitre 2 de son histoire3, mais, au chapitre 3, il l'a retrouve et elle est recousue par Wendy.

Dans les dessins animés notamment, l'effet classique qui créera le suspens et l'émotion consiste à faire apparaître un personnage en premier lieu par l'ombre qu'i projette. En passant pour un tireur plus rapide que son ombre, le personnage de bande dessinée Lucky Luck fait sourire. On connaît les célèbres ombres chinoises ou encore les théâtres d'ombre de l'Asie du Sud-Est. On parle même alors d'ombromanie (art de produire des ombres avec les mains pour évoquer des figures). Peter Schlemihl (encore un Pierre!)4 héros deLa merveilleuse Histoire de Peter Schlemihl, accepte d'échanger son ombre contre une bourse inépuisable puis de retrouver son ombre en vendant son âme.

Comme il est dit page 149 du roman de Seydi Sow, "l'âme d'une personne se trouve dans son ombre". C'est ainsi que l'on trouve, dans différentes cultures, des interdits rattachés à l'ombre, comme le fait de ne pas marcher sur l'ombre d'autrui, ne pas jouer avec l'ombre de quelqu'un ou avec sa propre ombre. Les Soudanais, par exemple, pensent que la parole n'est efficace et ne se valorise pleinement qu'à condition d'être enveloppée d'ombre. Dans la fantasmagorie congolaise, le caïman commence par happer l'ombre de sa future victime humaine avant de déchiqueter son corps au fond du marécage.

La vitalité de l'Être serait-elle dans son ombre ?

l'ombre et l'âme

En effet, l'ombre peut être considérée comme un double du corps et celui qui vend son âme au diable perd son ombre. L'ombre est comme une partie de soi-même que l'on verrait dans un miroir qui ne refléterait que le contour du corps. L'identification de soi peut se faire par cette sorte d'image. C'est la notion de doublement. L'ombre de la personne se détache d'elle comme la peau du serpent en mue ou l'enveloppe corporelle d'un individu en voyage astral.

On parle du royaume des ombres pour évoquer le pays de la mort. Pour évoquer l'enfer, Job parle de la "région des ténèbres et de l'ombre épaisse, où règnent l'obscurité et le désordre, où la clarté même ressemble à la nuit sombre." (Job, X, 21-22).

L'ombre est liée au mystère, au surnaturel. "Celui dont l'ombre est légère et qui voit des puissances invisibles" est le titre littéral d'une œuvre d'un écrivain grec5.

La Femme sans ombre6, opéra de Hugo von Hofmannsthal et de Richard Strauss, est une œuvre féerique qui rappelle La Flûte enchantée7 dont le héros utilise une flûte, qui n'est pas celle de (Peter) Pan ! Enfin, l'universalité des mythes est la meilleure preuve de l'indivisibilité de l'humanité. Il n'y a pas l'ombre d'un doute : nous sommes tous les survivants de l'Atlantide, continent perdu sous l'Atlantide. Voilà sans doute pourquoi l'humanité se nourrit des mêmes contes. La Reine des sorciers est la preuve, parmi tant d'autres, que la voûte idéologique du monde, si diversifiée soit-elle, compte des invariants culturels.

article paru dans "Transparence" n°10, septembre 1998

MISERES D'UNE BONICHE (ROMAN) Miseres d'une boniche (senegal) , Seydi SOW -

1Chants d'ombre : recueil de poèmes de Léopold Sédar Senghor, 1945
2 Seydi Sow, La Reine des Sorciers, 1998, 165 p., 95 FF, éditions FASAL, 8 rue Cros de Capeu, 06000 Nice (France), n°ISBN 2-912436-07-9
3 James Matthew Barrie, Peter Pan, 1904, repris au cinéma par Walt Disney sous forme de dessin animé en 1953 et par Steven Spielberg sous le titre Hook en 1991
4 Adelbert von Chamisso, Peter Schlemihls wundersame Geschichte, 1814
5 Angelos Sikelianos, Le Voyant, 1909
6 Hugo von Hofmannsthal, Die Frau ohne Schatten, 1919
7 Emmanuel Schikaneder, La Flûte enchantée, 1791 (œuvre littéraire), Wolfgang Amadeus Mozart, 1791 (opéra).


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